PRÉSERVÉE DANS UNE TOURBIÈRE PENDANT 2000 ANS

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Lors de ma visite du British Museum à Londres, j’ai vu une chose extraordinaire : une momie formée dans une tourbière. Oui, c’est possible, grâce à la lente vitesse de décomposition dans ce lieu naturel particulier!

Lindow Man

Sans bandelettes, ni soin cérémonial, une momie s’est formée dans une tourbière, juste par les processus naturels qui s’y régissent. On l’appelle « Lindow Man ». La momie a été trouvé par hasard en 1984, lors de l’extraction commerciale de tourbe dans la tourbière ombrotrophe Lindow Moss à Cheshire en Angleterre [1][2]. Au musée, on peut observer le haut du corps de cet homme dans la vingtaine qui a vécu à l’âge du fer, il y a environ 2 000 ans [3]. Sa peau et ses poils sont bien préservés, il ne fait pas son âge ! De plus, le Lindow Man n’est pas le seul. Des centaines de momies ont été retrouvées dans des tourbières du nord de l’Europe [4][5], pourquoi?

Image de T2 Environnement

La dégradation dans une tourbière ombrotrophe

Une tourbière ombrotrophe, où a été retrouvé la momie, est un milieu humide. Elle est peuplée de mousse de sphaignes. Ces petites plantes ont une grande capacité de rétention d’eau, pouvant parfois atteindre jusqu’à 700-1000% son poids en eau [6][7][8]. La tourbière agit donc comme une éponge saturée d’eau. Cette eau stagnante crée un milieu très faible en oxygène. Les tourbières ombrotrophes sont aussi acides et géographiquement situées plus au nord, où il fait froid. Ces trois éléments rendent les tourbières ombrotrophes moins hospitalières pour les microorganismes qui dégradent normalement le vivant. Ainsi, la mousse de sphaigne morte s’accumule et s’accumule sans être totalement dégradé, et ce, pendant des milliers d’années [7][8].

Cet environnement permet aussi la préservation des corps d’autres organismes, comme le Lindow Man. D’abord, par la lente vitesse de décomposition, mais aussi grâce à la mousse de sphaigne. Lorsqu’elle meurt, elle libère des molécules importantes pour la préservation des tissus. Ces molécules transforment la peau, les muscles, les tendons et les ligaments en cuir [9][10]. Bien que ces découvertes aient eu lieu en Europe, d’autres régions du monde possèdent des tourbières ombrotrophes, comme l’Amérique du Nord.

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Les tourbières d’Amérique du Nord

En Amérique du Nord, nous possédons 32% des tourbières mondiales [11]. Sur notre territoire, elles sont majoritairement situées dans le Nord du Canada, précisément dans la forêt boréale [11].  Elles jouent aussi un rôle important sur le climat en emmagasinent beaucoup de CO2 [12]. Elles sont peuplées de végétation adaptée à la forte présence d’eau, mais aussi à une faible présence en nutriments. C’est pour cela qu’on y voit parfois des plantes carnivores. Ces plantes puisent leurs nutriments des insectes qu’elles mangent, puisque dans le sol il n’y en a pas assez pour leur croissance. Les tourbières sont pleines de surprises ! Malheureusement, plusieurs sont dégradées.

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Le complexe de milieux humide où est situé la tourbière ombrotrophe Lindow Moss est actuellement en processus de restauration.  Après toutes ces années d’extraction de la tourbe (pour la croissance de champignons et pour l’horticulture), la tourbière est dégradée. Les tourbières ne devraient pas seulement avoir de valeur seulement pour la commercialisation de la tourbe ou parce qu’on y trouve une découverte archéologique. Non, une tourbière a une valeur intrinsèque encore plus grande lorsqu’elle est en santé. Pour vous convaincre, voici quelques tourbières québécoises accessible au public :

Sherbrooke : Tourbière de Johnville

Montérégie : Tourbière de Saint-Bruno; Tourbière de Venise en Québec

Québec : Grande tourbière de la Jacques-Cartier

Bas Saint-Laurent : Tourbière du parc national du Bic

Il existe plusieurs types de tourbières, si l’envie vous vient de les identifier, vous pouvez vous référer au Système de classification des terres humides du Canada

 

 

[1] Discover Lindow. (2024). Habitat and history – Lindow Man. [Site web]. https://www.discoverlindow.org/

[2] Groundwork UK. (s.d.). Lindow Moss. [Site web]. https://www.groundwork.org.uk/clm/lindow-moss/

[3] The British Museum. (s.d.). bog body; arm-band; garotte. [Site web]. https://www.britishmuseum.org/collection/object/H_1984-1002-1?selectedImageId=426018001

[4] van der Plicht, J et coll. (2004). Dating bog bodies by means of 14C-AMS. Journal of Archaeological Science, 31(4), p 471–491. https://doi.org/10.1016/j.jas.2003.09.012

[5] Mystic Britain : Mummies. (2019). The Stunningly Clear Features on the Lindow Man Mummy (avec l’achéologiste Eamonn Kelly). Smitsoniam Channel. https://www.youtube.com/watch?v=oGV402Z1KNY

[6] Boelter, D. H. (1964). Water Storage Characteristics of Several Peats in situ. Soil Science Society of America Journal, 28(3), 433–435. https://doi.org/10.2136/sssaj1964.03615995002800030039x

[7] Rydin, H. et  Jeglum, J. K.(2013). The biology of peatland 2 edition. [Livre numérique].Oxford, UK : Oxford University Press Oxford, 2013.

[8] Rochefort, L et Payette, S. (2001). Ecologie des tourbieres du Québec-Labrador. Presses de l’Université Laval. http://www.myilibrary.com?id=697283

[9] van der Plicht, J. et coll. (2004). Dating bog bodies by means of 14C-AMS. Journal of Archaeological Science, 31(4), 471–491. https://doi.org/10.1016/j.jas.2003.09.012

[10] Stankiewicz, B. A. et coll. (1997). Assessment of bog-body tissue preservation by pyrolysis-gas chromatography/mass spectrometry. Rapid Communications in Mass Spectrometry : RCM, 11(17), 1884–1890.

[11] UNEP (2022). Global Peatlands Assessment – The State of the World’s Peatlands: Evidence for action toward the conservation, restoration, and sustainable management of peatlands. Main Report. Global Peatlands Initiative. United Nations Environment Programme, Nairobi. https://www.unep.org/resources/global-peatlands-assessment-2022

[12] Roulet, N. (2000). Peatlands, carbon storage, greenhouse gases, and the Kyoto Protocol : prospects and significance for Canada. Wetlands, 20 :605-615.https://doi.org/10.1672/0277-5212(2000)020[0605:PCSGGA]2.0.CO;2

 

Texte d’Audrey Thériault